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HOMÉLIE À LA MESSE DU JUBILE D’ARGENT SACERDOTAL DU P. Godfroy K. KOUEGAN-ABBEY

 

LE MERCREDI 12 OCTOBRE 2016 AVEC LES SÉMINARISTES

 

Excellence Monseigneur Philippe Fanoko KPODZRO, Archevêque émérite de Lomé,

Chers confrères concélébrants,

Chers  Parents et Amis présents,

Et surtout vous chers fils séminaristes de St Jean Paul II,

 

J’ai désiré tant célébrer cette eucharistie d’action de grâce pour mon jubilé avec vous exclusivement en ce jour béni d’incidence. Au nombre des raisons, elles sont nombreuses, je tenais fortement à partager avec vous ma joie d’être prêtre et de semer en vous cette joie, ce bonheur unique. C’est tout de même un Jubilé qui s’inspire des premiers mots du psaume que nous venons de chanter si agréablement : « Fêtez le Seigneur ou (selon certaine traduction) Jubilez pour le Seigneur ». La motivation première de tout jubilé, de toute fête, c’est l’action de grâce.

Oui, Il s’agit d’abord pour moi de rendre grâce au Seigneur qui m’a consacré son prêtre à jamais par les vénérables mains de son Excellence Mgr Robert DOSSEH-ANYRON. Selon la chronique, je dois être parmi les tous derniers, sinon l’avant dernier qu’il ait ordonné avant sa démission en 1992.

Je rends grâce au Seigneur, lui le Dieu trois fois Saints, l’Indicible bonté dont la fidélité est sans mesure et s’étend d’âge en âge. Sur ma carte jubilaire, j’ai repris ces belles paroles du psalmiste : « Son amour envers nous s’est montré le plus fort, éternelle est la fidélité du Seigneur ! » (Ps 116,2). En vérité, en vérité, je le confesse joyeusement avec une infinie reconnaissance : Ce que je suis devenu comme prêtre, plus qu’une merveille, reste pour moi, un don, mais alors un don immérité car, je ne suis qu’un pauvre pécheur que Dieu comble de gloire et d’honneur. Mais, avec le psalmiste, je veux te le redire : « Non pas à nous Seigneur, non pas à nous mais à ton nom, donne la gloire ! »

Je le confesse humblement parce que Dieu, lui, dans son alliance avec moi, s’est toujours montré fidèle malgré mes infidélités et dérobades à ses caresses. Il a toujours été présent malgré mes absences de devant sa face. Il a toujours été constant malgré mes balbutiements, mes inconstances et mes hésitations. Il a toujours été le même parce qu’il ne peut se renier lui-même malgré mes évanescences et mes incohérences. Oh ! Seigneur, comment ne pas reconnaitre cet immense et unique amour que tu ne cesses de me manifester ?

Oui, pour tant de grâce Seigneur, je ne saurais assez te rendre grâce. Car qui l’eût dit, qui l’eût cru ? Je suis à mille lieues d’imaginer que je serais où j’en suis aujourd’hui. Vraiment, les projets du Seigneur sont insondables. C’est pourquoi, je fais mienne entièrement le psaume 33. Il s’y cache une sagesse que je vous laisse en parabole : la foi ne nous donnera pas une paire de lunettes pour voir en rose ce qui n’est pas rose ; mais la vision d’une forêt n’est pas la même pour qui franchit les buissons ou pour celui qui regarde de son hélicoptère. Ici, il s’agit d’expérience personnelle à vivre avec Dieu. C’est pour moi un privilège inouï d’appartenir à ce peuple de prêtre dont l’être est oint pour en faire un « Alter Christus » (un autre Christ). Je n’ai de parole à dire qu’un mot de silence. Je n’ai de voix à élever qu’un « hymne de silence » selon la belle expression d’un Grégoire de Nazianze. Et je n’ai de glorioles à vanter que ma misère  et fragilité en reprenant cette confession du Grand Saint Augustin : « Tu es misericodes, miser sum : tu es miséricorde,  (et moi) je suis misère ». Ailleurs, le même Augustin contemplera dans la miséricorde : « Miser-cordia-dare : la misère du cœur qui se donne ». Je sombre à présent dans l’abîme de cette contemplation augustinienne pour chanter à Dieu ces vers d’amour de l’incomparable écrivain Juif d’Espagne, Judah Halevi (XIe siècle) :

« … J’accours aux sources de la vie,

Méprisant le mensonge et les vaines envies.

Et si je peux garder Son image en mon cœur,

Y régneront la foi, l’amour et le bonheur. 

Et tant que je verrai Son visage en mon cœur,

Jamais ne voudront mes yeux regarder ailleurs. »

C’est l’expression à peu près littérale de ce que je ressens actuellement envers Dieu, mon éternel Créateur, envers Jésus, mon saint Sauveur, envers l’Esprit-Saint mon comble d’amour.

Oui chers fils et chers amis en Christ,

Les textes scripturaires que j’ai choisis pour la célébration de mon jubilé, sont ceux qui justement inspirent et viennent en appui à toute ma spiritualité sacerdotale depuis ma première consécration religieuse comme moine. La préoccupation de St Paul c’est qu’on puisse découvrir en lui  le modèle quant à ce qui concerne la renonciation et le dépouillement nécessaire pour vivre en authentique apôtre du Christ. Saint Paul affirme que notre choix, notre modèle de consécration est une libre acception de la volonté de Dieu en toute obéissance et soumission : « Je le fais par contrainte » ou « c’est une nécessité », déclare-t-il au verset 16. Ce passage nous renvoie aussi à la vocation prophétique de Jérémie (Cf. Jr 1) qui pour traduire toute son incapacité affirme : « Ah, Seigneur mon Dieu ! Tu vois que je ne sais pas parler, je ne suis qu’un enfant » (Jr 1,6). Comme le prophète, l’apôtre ira vers tous ceux à qui Dieu l’enverra et il leur dira tout ce que Dieu lui ordonnera (Jr 1,8). Dans son expérience de Damas et depuis lors, le Christ s’est imposé à Paul. Il n’a de mission que l’annonce de la Bonne Nouvelle du Christ. Il n’a de volonté que Celle du Christ. Il n’a de loi que la loi du Christ. Tout pour le Christ et par amour du Christ : « Caritas Christi, urget nos, l’amour du Christ nous presse ». Et pour l’annonce du Christ, je ressens et je reçois comme un aiguillonnement, un tremplin de motivation cet anathème  spirituel : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile » (1Co. 9, 16) bien sûr, avec le charisme qui m’est propre et honore Dieu.

Pour témoigner de cette spiritualité première qui vient de ma consécration au Christ, je pense que je dois désormais, encore mieux aujourd’hui et plus qu’hier, vivre selon cette autre mystique de Saint Paul : « Je me suis fait tout à tous » (1Co. 9, 22). Le nouveau paradigme de pastorale et de missionnarité que prône le Pape François est à cet enseigne : la proximité avec le troupeau du Christ pour sentir l’odeur des brebis et apporter soin et assistance à chacun sans distinction aucune surtout envers celles qui sont à la "périphérie". Depuis Paul, les mouvements apostoliques insistent pour que leurs membres connaissent bien leur milieu et les problèmes de leurs contemporains. Ainsi les chrétiens engagés doivent partager la vie et les aspirations humaines de leurs compagnons en tout ce qui n’implique pas le péché. Comme Paul, c’est en devenant « grecs avec les Grecs », non seulement en apparence, mais en réalité, qu’ils pourront dire simplement et en toute vérité, leur foi au Christ ; ils offriront ainsi à ceux dont ils partagent la vie quotidienne, la possibilité de trouver un jour leur place dans l’Eglise. Dès lors ce sera la vie tout entière du nouveau disciple, avec tout ce qui en lui est lié à sa culture et à son milieu, qui sera renouvelé par la foi.

Le renoncement à tout intérêt pour vivre mon sacerdoce dans la proximité avec la part du peuple que Dieu me confie a toujours été l’objet qui polarise toute ma dévotion et mon dévouement : servir l’Eglise, en faisant ce qu’elle dit, ce qu’elle veut et ce qu’elle fait. Être serviteur, simplement serviteur pour ne réaliser que les inspirations de l’Esprit pour le monde de notre temps. C’est pourquoi : Je vous veux aussi serviteurs du Christ et non ministre. Car aujourd’hui, il y a trop de ministres en minuscule ; alors que le Christ nous veut serviteur à son image et à sa ressemblance, en raison de l’esprit d’humilité et de la totale gratuité, abandon et soumission dont est chargé le mot. Quand bien-même les deux mots (serviteur et ministre) remontent originairement au même sens : « Servus : esclave, serviteur. À ce titre d’esclave du Christ et de son évangile, Saint Paul connaît la prison. L’esclave, si on peut dire, n’a de place qu’à la prison.

Ainsi que l’écrivait un prélat, le terme de ministre est devenu [aujourd’hui] non seulement un terme « savant », mais un terme « noble », [voire-même] « de promotion », [à côté de] « serviteur » qui garde tout son poids de travail humble et soumis, de dépendance inconditionnelle à une volonté supérieure, et même de gratuité sans possibilité d’attendre une légitime compensation.[1]

Servir l’Eglise est la seule raison de toute autorité. Sinon, c’est du bluff, de la simonie, de l’escroquerie ou de la duplicité … « Le regard hautin, le cœur ambitieux, je ne peux les tolérer… » dit Dieu par la bouche du psalmiste. Vous savez ! Autorité vient du verbe latin « augere »  qui veut dire : « augmenter, faire croître ». Et notre mission, notre service dans l’Eglise devra contribuer à faire grandir les fidèles dans le Seigneur, à les faire marcher et avancer vers lui en pleine assurance, selon cette foi qui anime le psalmiste quand il prononce ces paroles d’espérance : «  Nous attendons notre vie du Seigneur: il est pour nous un appui, un bouclier. La joie de notre cœur vient de lui, notre confiance est dans son nom très saint.» (Ps 32, 20-22).

En plus du renoncement dans le service que je rends à travers mon sacerdoce et ma consécration, j’ai toujours mesuré la portée parfois très exigeante mais combien noble du vœu de pauvreté. Pour le comprendre, je vous propose une lecture médité de l’évangile du jour. Il fait suite au récit du jeune homme riche qui recherche le bonheur, la félicité éternelle.

Pourquoi avoir tout quitté pour le sacerdoce avec ses exigences si ce n’est pour avoir le plus grand bien : posséder le Christ et avoir part à sa gloire future ? Ceci n’est point de l’illusion ou du leurre. C’est une certitude qui naît de l’attachement inconditionnel au Christ au point où l’on puisse dire après St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». En laissant passer Dieu, en mettant nos intérêts dans un ailleurs qui est tout sauf Dieu, nous perdons immanquablement la joie, la joie de vivre et de servir comme prêtre. Notre héritage en devenant prêtre, c’est l’héritage des enfants de Dieu, "héritiers avec le Christ mais à condition d’avoir part à ses souffrances et à sa mort, à condition d’embrasser la voie de la croix, à condition d’imiter sa kénose" que célèbre l’hymne aux Philippiens : (cf. Ph2). Et ici prend racine ma première devise de de jeune moine-prêtre : « Être conforme au Christ en passant par Marie »

Qui de nous comme prêtres n’a fait cette expérience aussi réelle qu’épatante : avoir des amitiés, partage des richesses avec des personnes qu’on n’aurait jamais découvertes si nous n’avions été prêtre ; élargissement des horizons et la joie, l’honneur et la préséance dans certains milieux… Les expériences se multiplieront à mesure qu’on aura quitté pour lui les havres d’amitié, les sécurités et les petites idoles que nous pensons être des avantages non négociables avec le Christ et avec l’Eglise. Devenez donc des prêtres aux mains nues et ouvertes et non des prêtres aux poings fermés. De générosité, habillez votre cœur et vous verrez comment les portes de la générosité divine s’ouvriront devant vous.

Enfin, vous l’aurez bien perçu en suivant mes cours ou pour peu que vous ayez lu l’un ou l’autre des titres de mes quelques publications : l’Eucharistie. C’est la source et le sommet de la vie de l’Eglise. C’est ma vie et l’objet de mon ordination. L’Eucharistie, c’est notre plus grand trésor de richesse et de grâce. C’est pourquoi tout en me consacrant à la méditation de ce mystère du don du Christ sous les espèces du Pain et du Vin, je me donne le devoir d’exiger de tout célébrant une juste posture et un minimum de respect pour les normes liturgiques. C’est peut-être agaçant pour certains mais je crois que ce qui fait du bien se présente parfois sous un goût amer comme la quinine ou la tisane de l’acacia.

Alors, je termine en vous invitant à l’action de grâce avec moi et pour moi. Soyons eucharisties en ce jour où Dieu me fait eucharistie pour vous et c’est vous qui êtes les présents bénéficiaires de mon sacerdoce. Je vous veux tous à devenir ce que je suis par pure grâce de Dieu et par la seule marque de sa fidélité. C’est mon précieux désir pour vous qui devient ma prière permanente afin que je ne perde aucun de vous. Puissé-je vous conduire tous à l’autel du Seigneur comme tout à l’heure où je vous dépose sur ma patène et que je vous plonge dans le saint calice. Afin que Dieu me rende toujours plus digne de le célébrer et que je m’efforce de demeurer fidèle à mes promesses sacerdotales, s’il vous plaît, priez pour moi et s’il vous plaît encore, portez-moi dans vos prières comme je le fais pour vous à chaque Eucharistie. Mais avant tout, je vous exhorte à continuer par louer, bénir et glorifier le Seigneur avec moi et pour moi : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres, Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m’entendent et soient en fête. Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom.… » (Ps 33,2-4).

J’implore abondamment sur vous comme une bénédiction ce Psaume 90 qu’autrefois, certains juifs croyaient chargés de pouvoirs mystiques puisque dès sa première strophe, Dieu y est invoqué de quatre manières différentes : « Celui qui demeure sous la sauvegarde du Très-Haut et s’abrite à l’ombre du Tout-Puissant, qu’il dise à l’Éternel : Tu es mon refuge, ma citadelle, mon Dieu en qui je place toute ma confiance ».

Tenez donc forts  et joyeux dans le Seigneur, et gardez vos yeux fixés sur Lui, car :

« Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. Un pauvre crie, le Seigneur entend ; il le sauve et toutes ses angoisses. » (Ps 33,6-7).

Qu’il en soit ainsi, maintenant et à jamais !

 

P. GODFROY K. KOUEGAN-ABBEY

Recteur.



[1] Cf. Mgr Robert SASTRE, « Le prêtre serviteur de la Parole de Dieu » in Paroles d’un prophète, Editions Catholiques du Bénin, Cotonou, 2010, p. 94.

 
 
 
 
 
 
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